- l'histoire de Lili Normaker -
Le monde d’André est totalement dépassé. Parfois, quand nous prenons un peu le temps pour rien, installés dans la chambre, il nous arrive d’être surpris par notre reflet. Je suis si petite à côté de cet homme. Je suis minuscule et le blond de mes cheveux se confond presque avec la blancheur des siens. Cela n’a pas toujours était ainsi, naturellement. Cependant, depuis quarante ans, c’est toujours les mêmes costumes sombres, ajustés, taillés dans une très belle toile, les mêmes foulards de soie - même si, de temps en temps, André préfère porter un très beau bolo-tie en ivoire brune - les cheveux portés jusque sous les oreilles, mi-longs, et cette si délicate moustache. La surprise de ce reflet nous arrête souvent alors il aime m’asseoir sur son épaule droite, installés en prenant un air sérieux, nous regardons droit dans le miroir ce portrait qui nous plaît toujours et encore mieux à chaque fois. Ces derniers jours, nous nous mettons toujours à pleurer. Ceux que nous voyons sont si éloignés du futur que nous désirons. André vieilli. Mon corps est celui de mon adolescence, mon visage reste insensible au passage du temps et nous craignons la séparation que nous infligera la mort d’André.
- J’ai envie de te dire un secret.
J’essaie de me mettre debout sans tomber et me retiens en m’accrochant des deux mains au premier pli creux de son oreille. Je chuchote, ce qui n’est qu’une exagération de mon habituelle façon de parler, et je n’y peux rien ; et si André ne perçoit pas de différence entre un souffle muet quasiment imperceptible et un souffle muet quasiment imperceptible, moi je sais que dans ce chuchotement ma douceur et ma tendresse allège le poids de nos funestes suppositions. Sent-il le baiser que je pose sur le lobe de son oreille ? Oh oui, il sourit...il m’observe dans le miroir. Il me voit mais je ne sais pas s’il a compris.
Une de nos principales occupations est la promenade. Il m’installe dans sa poche et nous partons pour un tour en ville. Trois points retirés de la couture de cette poche me permet de respirer, de profiter de la vue que je préfère, bien entendu, éclaircie par les rayons de soleil. La marche en ville est pour nous la meilleure manière d’exister à deux. André est seul à savoir qu’une toute petite femme vit sur cette terre, à tout le moins dans cette ville. Disons que nous le croyons ainsi, parce que nous avons déjà imaginé que ce qui m’est arrivé soit aussi arrivé à d’autres. D’ailleurs rien n’est très certain sur ce qu’il m’est arrivé. Je me souviens de peu de choses comme de mon nom, de la dernière soirée et des dernières minutes de ma vie de jeune femme d’1 mètre 69, du nom d’une amie. Enfin ces détails là. D’après ce que me dit André... André est si réjouit de m‘avoir. André est de toute manière toujours en joie à mon propos. Je crois qu’il ne serait pas bon pour lui que je lui dise que je le sens partir. Il aurait tant de peine, je ne veux même pas l’imaginer. La vie qu’il m’a apporté avant que je me réveille devait être toujours autant mesurée qu’aujourd’hui. Il m’a gardé longtemps endormie, minuscule poupée de chair pour laquelle il a eu le soin délicieux de la maintenir en vie, puis je me suis réveillée et depuis ce moment chaque minute passée avec lui est un enchantement. Il me le dit aussi : Louise... Je m’appelle Lili Normaker. Il m’appelle Louise parce que personne n’a pu l’informer sur mon nom. Jusqu’à ce que je puisse lui dire personnellement My name is Lili Normaker. Ce qui m’est arrivé aurait pu me rendre très malheureuse, peureuse et je ne sais quoi d’invivable mais André (qui est français et m’a appris sa langue) était là... Je suis née à New-York. J'étais danseuse. Assez appréciée. Une des premières et peut-être la plus jeune. Je danse encore, sur une minuscule petite scène. Je reste sage. Des idées me viennent toujours très facilement pour les numéros. André m’aide à la confection des costumes. Ce sont tout de même des numéros légers, les pas comptés sur de vieux morceaux de jazz ou des standards du cabaret. Tout cela je le fais grâce à André.
Je m’appelle Lili Normaker, je viens de New-York et beaucoup de choses sont restées chez Madame Mapple. C'est tout le peu que je me rappelle :
En sortant du théâtre, mon amie Suzanne, qui m'avait parlé de cette chose fantastique pendant des heures, insista une dernière fois pour que je l'accompagne dans le quartier de la 55ème rue. C'était, selon elle, excitant et effrayant à la fois, et moi Lili je ne pouvais pas refuser d’aller voir ce qu’il en était. Je ne dis pas non et sans attendre, en oubliant notre habituel et nécessaire souper, collées l’une à l’autre, nous partîmes. Dépassant la limite du quartier Nord, déjà nous avions de quoi nous sentir peu rassurées. Les rues avaient totalement changé d’allure. Nous nous étions éloignées des lumières de l’avenue et je commençais à regretter de ne pas me retrouver au Harry’s Milk Bar. Après chaque spectacle, nous nous retrouvions là-bas, et nous jouions à regarder froid nos musiciens (surtout Nick Larroca) tandis que l’on multipliait les sourires au petit serveur. Nos sourires étaient forcément exagérés. C’est un jeu que nous avions inventé avec Suzanne, poussées par l’envie de l’énerver à tout prix avant d’aller se coucher. On souriait comme des modèles en posant, multipliant les expressions, assez vite, pour que le garçon ne sache pas si l’on se fichait de lui ou si tout cela était sérieux.
Une fois dans cette rue, je pense que l’on ferait mieux de revenir sur nos pas pour retrouver notre place au Harry’s. Les façades semblaient enduites de tant de crasse que marcher au milieu de la rue n’était pas suffisant pour ne pas craindre de se retrouver salies. Nous devions nous rendre chez cette Madame Mapple. Elle vivait à un bloc de cette horrible rue. Je demandais à Suzanne si elle était sûre d’elle, si on ne risquait pas, après avoir tourné à l’angle, de nous retrouver plus ennuyées que jamais, découpées en petit morceaux de filles imprudentes. Après m’être faite traitée de poltronne, Suzanne me demanda ce que je préférais : une grande expérience ou rester dans une vie terne, amusante oui, mais bien banale ; si je voulais rester une jolie danseuse de cabaret, bien sage et qui ne mérite pas tant que ça de travailler pour le monde du spectacle et qui ferait mieux de s’inscrire à un cour de jeune-femme modèle pour être sûre que rien n'allait bouger plus loin que le bout de ses pieds, les jambes croisées à vie sous un bureau, à jouer aux sourires pour un patron à la peau grasse et grise. Le souffle que pris Suzanne pour me dire tout ça s’était déjà épuisé au dixième mot et c’était si drôle qu’entraînées dans un grand rire nous en oubliions la peur (Suzanne malgré son apparente audace n’était pas tranquille). Nous donnant la main, nous nous mîmes alors à courir, joyeuses, jusqu’au bloc d’immeuble où nous devions trouver Madame Mapple.
Madame Mapple était l’exacte réplique de tout ce que l’on peut imaginer à propos des femmes qui ont un lien avec l’au-delà et la magie. Un physique rond, des gestes déliés et empreints de douceurs, un regard que l’on croit bienveillant mais dont on sait rapidement qu’il pourrait vous transpercer si elle le voulait. Un regard aigu aussi profond que lointain. Elle était vêtue d’habits sombres et n’était apparemment pas corsetée. Elle nous invita à entrer dans l’appartement qui était illuminé par un nombre incroyable de lampes, ce qui rendit Suzanne grincheuse. Si la femme correspondait à son désir de mystère, la clarté la décevait parce que dans ces conditions, Suzanne ne pouvait plus avoir aucune crainte à part évidemment celle de ne pas vivre l’expérience surnaturelle dont on lui avait parlé. Suzanne avait posé tous ses espoirs dans cette visite, certaine qu’elle pourrait communiquer avec sa grand-mère qui serait partie avec un secret dont Suzanne voulait tout savoir pour des raisons assez peu claires mais destinées assurément à embêter sa mère et ses tantes. Elle aurait voulu trouver tous les signes de la sorcellerie et entendre murmurer les esprits aussi clairement que ma voix : - Que doit on faire maintenant, Suzanne ? J’avais, moi, faim et chaud, et savoir tout par avance calmerait mon immédiate envie de rentrer chez moi. Les mondes parallèles ne m’ont jamais réellement plu, chacune des histoires rapportées par mes amis ou des connaissances, ce que j’ai lu dans le journal ou les illustrés, m’ont plutôt aidé à ne pas aimer ça, vraiment pas du tout aimer ça. Avant notre arrivée, j’avais repensé à l’histoire de cet homme qui ayant cru, en participant à une séance de table tournante, ne prendre part qu’à un divertissement sans grand danger fut, dit-on, condamné à vivre reclus pour cacher au monde les monstrueuses transformations physiques (une seconde paire de petites oreilles mal dissimulées par ses favoris lui seraient apparues au niveau des mâchoires - ce que je ne trouvais pas spécialement monstrueux mais amusant, ce dont cet homme aurait pu prendre conscience ou profit) et l’impossibilité de tenir ses pensées, hurlant des insultes sans répit à l’endroit de ses proches qu’il aimait pourtant beaucoup, s’adressant, de même, par instants, à un peuple invisible de démons. Cet homme, que l’on dit d’une correction exemplaire, avait été pris de convulsions tôt la seconde parole d’incantation prononcée, sans doute à cause d’un petit rire mal retenu. L’esprit appelé en fût fortement vexé et lui aurait infligé le malheureux destin que l’on me raconta. Sur le chemin, j’avais informé Suzanne de l’existence de ce malchanceux en lui faisant promettre de m’éviter ce genre d’accident mais elle avait haussé les épaules en me priant d’arrêter de croire tout ce que l’on me dit.
- Madame Mapple va nous dire si Nick te demandera un jour en mariage.
- Je n’en ai rien à fiche de Larroca, Miss ! Sérieusement qu’elle est cette chose fantastique que tu m’as promise ?
- A vrai dire je ne sais pas trop. Elle se sert d’un livre et d’une paire de ciseaux en or pour retrouver la voie vers l’au-delà.
- Fantastique, oui vraiment ! Excusons-nous auprès de Madame Mapple et allons dîner, je suis affamée.
- Oh Lili, on n’a pas traversé ces horribles blocs pour repartir aussitôt arrivées. Je crois qu’elle le prendrait très mal. On peut essayer. Nous accueillir lui a déjà coûté de l’énergie et il est très tard.
Elle avait sorti une paire de ciseaux en or et un livre illustré , un conte pour enfant. L’ image patiente que j’ai gardée avec moi, depuis tant d’années, est celle de la main de Madame Mapple, étrangement lisse pour son âge. Elle a posé la paire de ciseaux en travers du livre ouvert sans dire un mot et nous a regardé droit dans les yeux en souriant. Je crois que c’est une demie seconde après ce sourire que je me suis évanouie.
(à suivre ...)
